La tempête (1/5)

La contrainte était la suivante : « Cinq inconnus racontent chacun leur tour une aventure extraordinaire qui leur est arrivée. Les styles et les champs lexicaux devront être différents pour chacun d’entre eux ».

Dans un refuge de haute montage, deux hommes et deux femmes attendent la fin d’une tempête de neige. Ils ne se connaissent pas, chacun est assis ou allongé sur son lit. Une femme regarde silencieusement la fenêtre fermée ; on dirait qu’elle cherche à percer les volets pour observer le blizzard. L’autre femme lit un journal qui traînait dans le refuge. Un homme dessine inlassablement. Cet homme est beau, incroyablement beau. Même dans cette situation, il semble parfaitement à l’aise. L’autre homme se lève soudain. Il est très agité. Tellement agité que les autres lèvent la tête pour le regarder. Il remet ses bottes, enfile son anorak et dit :

Nous sommes à l’abri, bien au chaud, mais je crois qu’il y a quelqu’un dehors, qui n’a pas pu atteindre le refuge. Je ne peux pas rester tranquillement assis là. Je ne suis pas fou. Ce n’est encore qu’une intuition, mais il faut que je sorte pour vérifier si elle est juste ou non. La tempête est si violente que j’ai peur de ne pouvoir revenir sur mes pas. J’ai besoin de votre aide à tous. Il faudrait préparer des couvertures et faire chauffer de l’eau. Je suis médecin, s’il y a quelqu’un en danger dehors, je pourrais l’aider. Vous, monsieur, vous allez m’aider ainsi : je vais prendre ces cordes, m’en ceinturer, quand je serai dehors, au moindre danger ou si la fatigue m’empêche de revenir, je donnerais trois coups secs et vous me tirerez à l’intérieur. J’ai vérifié la trousse de secours, je prends une lampe.

Chacun obéit à cet homme. Il émane de lui une telle autorité que personne ne songe à lui dire que c’est pure folie. Il sort.

Au bout d’une demi-heure, le médecin donne le signal. L’homme tire sur la corde, tire de toutes ses forces. Spontanément, les femmes l’aident. Le médecin est là, un corps quasi inanimé dans ses bras. Il lui prodigue les premiers soins. Ce troisième homme revient doucement à la vie. Le médecin l’encourage, l’exhorte à vivre avec des attitudes presque maternelles, puis l’allonge sur un lit.

Merci… sans vous je serais mort dans le blizzard. J’ai été surpris… je voyais le refuge, mais ne pouvais l’atteindre. Vous avez risqué votre vie pour moi… merci… merci encore… vous êtes bon…

Tout le monde approuve le rescapé. Une femme se demande comment il a pu deviner le drame qui se tramait. Le bel homme ne sait pas s’il aurait eu assez de courage pour risquer sa vie sans avoir la certitude qu’une autre personne soit dehors. Il se sont tous assis autour de la table. Quelqu’un a préparé du thé. Un silence lourd de questions s’est abattu comme une chape de plomb.

Le médecin prend soudain la parole :

Je n’étais pas meilleur qu’un autre, si je le suis devenu, c’est parce que la vie m’y a obligé. Chacun d’entre nous a probablement vécu, au moins une fois dans sa vie, quelque chose d’extraordinaire. Je vois à vos regards, à vos hochements de tête, que vous m’approuvez. J’ai besoin de vous raconter mon histoire. Je ne pensais pas avoir à la révéler un jour, mais cette situation crée une sorte d’intimité qui m’autorise à le faire. Après cette tempête, il est probable que chacun repartira de son côté, que nous ne nous reverrons plus jamais, je vais ainsi pouvoir me soulager. Ce confort ne me sera plus jamais donné. Permettez-moi de vous raconter mon aventure, mais avant tout, je vous demande me croire. Quel intérêt aurais-je à vous mentir ?

Une femme, celle qui regardait la fenêtre tout à l’heure, dit :

Si le temps nous le permet, je voudrais également vous raconter ce qui m’est arrivé.

Le bel homme propose un tour de table, chacun racontera son aventure extraordinaire à tour de rôle. Tout le monde est d’accord. Seul, le rescapé reste allongé. Il semble endormi. Il est évident qu’il ne prendra pas part à ce « jeu ».

Le médecin boit une gorgée de thé.

Comme vous le savez, je suis médecin. La vie a toujours été bonne pour moi. Il était courant de dire, à mon égard, que les fées s’étaient penchées sur mon berceau. Je n’ai jamais raté ce que j’entreprenais. J’ai fait de brillantes études. Je voulais être médecin. Je le suis devenu. Aussi naturellement que ça. Lors des colloques, chacun de mes collègues attendaient avec impatience mon intervention. Un cas difficile se présentait? On faisait appel à moi. La plupart du temps avec succès. La vie avait été si généreuse avec moi… Je considérais que tout m’était acquis. J’en étais devenu un être haïssable. Je ne savais pas ce qu’était la bonté. Si j’écoutais mes patients, mes proches, mes collègues avec attention, ce n’était qu’à but purement scientifique, clinique. J’ignorais tout de la compassion. Quelqu’un me gênait un tant soit peu dans l’accomplissement d’un dessein ? Je lui marchais dessus sans le moindre remords. J’étais même incapable de penser à ce que ce mot signifie. Je pouvais soigner, certes, mais mon indifférence quant à la douleur morale était sans limite. Enfin, je vivais pour moi et pour moi seul. Une femme me plaisait ? Je la séduisais. Elle cessait de me plaire ? Tel un enfant gâté avec son jouet, je l’abandonnais sans aucun espoir de retour. On recherchait mon amitié, j’étais incapable de la donner. Les gens que je fréquentais n’avaient droit à mon attention uniquement lorsque j’avais besoin d’eux. Si je m’ennuyais, je les voyais. Si je pouvais obtenir tel poste, telle distinction, je nouais des relations. On parlait de mon recul, de mon flegme ; ce n’était qu’indifférence. Je résolvais leurs problèmes en bon clinicien que j’étais. Il m’est même arrivé, à la fin de certaines soirées, de demander des honoraires. Ce qui a toujours été qualifié d’humour. Ce n’était que des fautes d’inattention.

Un jour, un de mes collègues m’adressa un de ses patients. Cet homme dépérissait à vue d’oeil sans qu’on puisse comprendre pourquoi. Cliniquement, il était en bonne santé, mais pourtant sa mort paraissait inéluctable.

Je le reçu donc dans mon cabinet, et, en même temps que lui, l’étrange entra dans ma vie. Ce qui me frappa tout d’abord, fut son aspect physique. Il me ressemblait un peu, mais paraissait plus âgé que moi. Non. Pas plus âgé, mais plus fatigué. Je lui posai les questions  d’usage. Il avait mon âge, ne souffrait de rien en particulier, si ce n’est cette fatigue. Aussi loin qu’il se souvenait, il avait toujours été fatigué, mais ce phénomène s’était accentué ces derniers temps. Il menait une vie normale, aucun excès en rien, il exerçait une profession quelconque. Je veux dire, pas éreintante. Je l’auscultai consciencieusement. Tout était normal. Le coeur était, certes, un peu fatigué, mais c’était à peine perceptible. Je lus les résultats des nombreux examens que mon confrère lui avait ordonnés. Tout était absolument normal. Je ne lui prescris rien, si ce n’est du repos. Je lui demandais, enfin, de revenir un moins plus tard.

Ce cas me troublait, m’intéressait. J’allais m’occuper de ce patient avec toute ma science. Peut-être allais-je découvrir une nouvelle maladie, un nouveau syndrome qui porterait mon nom et passerais-je ainsi à la postérité ?

Je continuais à mener la même vie ; je profitais des autres et jouissais de la vie, toujours en égoïste. En parallèle, je me mis à compulser tout ce qui avait été écrit sur la fatigue. Mais je ne trouvais rien, absolument rien concernant mon patient. Pour la première fois de ma vie, il apparaissait que les choses n’avançaient pas exactement comme je l’aurais souhaiter. Je haïssais cette impuissance. Étais-je donc aussi médiocre que les autres ? Non, cela ne se pouvait.

Une semaine après cette première rencontre, je fus appelé d’urgence au chevet de mon patient. Son état avait empiré. Nous parlâmes longuement. Pour la première fois de ma vie, j’écoutais quelqu’un avec attention. Je ne parle pas de compassion. J’en étais encore incapable. Mais ce qu’il me racontait était troublant.

Il avait, jusqu’à présent, fort bien réussi dans la vie, mais, contrairement à moi, il était bon. Je veux dire qu’il avait fait de la bonté son sacerdoce. Et d’ailleurs, il expliquait qu’il ne devait sa réussite qu’à cette bonté et que, de toute façon, elle lui était imposée. Il la considérait comme naturelle et non pas comme une vertu. Cet homme allait mourir et il n’avait aucun regret, aucune trace d’amertume, de révolte face à cette injustice flagrante. Il m’agaçait profondément. Il me renvoyait tellement à mes imperfections…

Je vous ai dit, tout à l’heure, que lors de notre première rencontre, j’avais remarqué une ressemblance physique entre nous deux. Mais, à ce moment précis,  alors que je l’écoutais attentivement, je fus frappé par les traits de son visage. Je me suis même levé pour aller me regarder dans un miroir. Il était, à peu de choses près, mon sosie. Sauf qu’il n’avait pas mes rides d’amertume et que je n’avais pas celles des gens qui ont trop ri. Son visage était tellement fatigué que je ne l’avais pas remarqué plus tôt. Je le lui dis. Il sourit parce qu’il avait tout de suite constaté notre similitude : « Voilà le visage que j’aurais eu si je n’étais pas malade ».

Lors de ma première consultation, j’avais noté son âge. Mais cette ressemblance physique me poussa à lui demander encore plus de détails. J’appris que nous étions nés le même jour. Ah… je vois vos regards entendus! Non, il ne s’agit pas de l’histoire de deux jumeaux que la vie aurait séparés. Tout ceci est bien plus étrange. Nous sommes nés à des centaines de kilomètres de distance, de famille totalement étrangères et ce, de façon irréfutable. Voilà qui devenait très intéressant pour moi.

Je n’avais pas vu passer le temps. Je sortis fort tard de chez cet homme. Je ne le considérais plus comme un simple patient, mais déjà comme un être humain. Dans la rue, je vis un attroupement. Un vieil homme était tombé, il criait sa douleur et les badauds attendaient l’arrivée des secours. Dans ce genre de situation, j’avais l’habitude de m’esquiver au plus vite, sans aucun remords. Il m’est difficile d’avouer tout ceci aujourd’hui.

Quoi qu’il en soit, pour la première fois de ma vie, je faisais état de mes fonctions et apaisais la douleur de ce vieillard qui s’était fracturé le tibia. Je me permets d’ouvrir une parenthèse pour vous faire remarquer que, depuis ma rencontre avec cet homme, je faisais beaucoup de choses « pour la première fois de ma vie ». Je pris la main de ce vieil homme en montant dans l’ambulance et restai avec lui en attendant ses enfants, que j’avais fait prévenir. Quand je sortis de l’hôpital, je ris de bon coeur, je me sentais soulagé. Je pensais que mon sosie avait peut-être raison, ce n’était pas si désagréable d’agir en être humain !

J’étais, depuis toujours, l’homme de tous les paris. Aussi me pariais-je que, pendant une semaine, je ferais le bien autour de moi, pour voir si ce sentiment de légèreté était la résultante de la charité ou si ce n’avait été que le fruit du hasard.

Je tins le pari tant et si bien que la semaine s’était écoulée sans que je m’en aperçoive. Je mettais ma science au service des autres sans penser à en tirer un quelconque profit ou une éventuelle récompense. Je faisais le bien pour le bien et je me sentais tellement jeune…

Un soir, alors que je me faisais pour la énième fois cette réflexion : « Je me sens rajeunir à vue d’oeil », j’eus soudain le pressentiment qu’il me fallait rendre visite à mon patient pour comprendre ce qui se passait au fond de moi. Pour être exact, en me regardant dans le miroir, à la place de mon visage, je vis le sien qui me souriait. Il me reçut en ces termes : « J’attendais impatiemment votre visite. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, mais dès votre départ, l’autre soir, j’ai commencé à me sentir mieux, plus léger. Au début, c’était à peine perceptible, mais depuis, la fatigue a complètement disparu ! ». Je le regardai et lui demandai l’autorisation de l’ausculter et ne pus que confirmer ses propos.

C’est lorsqu’il me fit remarquer que notre ressemblance physique s’était accentuée (les rides d’amertume sur mon visage commençaient à s’estomper), que je compris tout. Mon patient ne devait son salut physique qu’au prix du salut de mon âme. Et je sus, dès cet instant, ce que signifie la compassion. Je ne voulais pas le voir souffrir et s’éteindre par ma faute. C’eût été trop injuste. Je me devais d’être bon, puisque sans lui, je n’aurais plus envie de réussir.

Je ne sais pas si les Dieux existent, mais si tel est le cas, ils m’ont fait un signe. Puisque depuis ce jour, j’agis pour le bonheur, le bien-être des autres pour eux et non plus pour ma gloire. Je n’ai plus envie de récompenses. Je décline toute invitation mondaine si quelqu’un, ailleurs, souffre et a besoin de mon savoir. J’ai un ami, un véritable ami et aussi ridicule que cela puisse paraître, c’est la plus belle chose qui m’ait été donné de posséder, la plus précieuse. Je dois ajouter quelque chose encore plus étrange, depuis que cet homme est devenu mon ami, chaque fois qu’une personne est en danger, j’ai comme une hallucination, je vois le visage de mon ami se tordre de douleur et je sais alors, qu’il me faut agit pour qu’il cesse de souffrir.

En fait, je vous leurre lorsque je vous dis que je fais le bien pour les autres. Je le fais pour sauver la vie de mon ami. Puisque je sais que sans lui, je ne pourrais vivre.

Vous comprenez, maintenant, pourquoi je suis sorti tout à l’heure et pourquoi j’étais irrité par vos félicitations. Je pense qu’il est temps, madame, d’écouter votre récit.

La tempête (2/5)

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