Le marié de la main gauche

Il fallait écrire une histoire d’amour hors-norme, en n’oubliant pas d’étonner le lecteur.

Le titre est plus récent (2014), mais je le trouve amusant !

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Paris, 1965

Dans la cour de mon immeuble, je m’amuse avec d’autres enfants à observer un chien s’agiter sur la chienne de la concierge. Celle-ci sort et jette un seau d’eau glacée sur le chien. Il continue. Elle hurle : « Ça ne te suffit pas, espèce de cochon ? ». Elle prend le tuyau qui lui sert à laver la cour et l’asperge d’eau froide jusqu’à ce qu’il s’en aille. Elle récupère sa chienne et dit : « Viens, maman va te laver. Oh, le méchant toutou, qu’a-t-il fait à mon bébé ? »

Le spectacle est fini. On joue aux osselets. Puis chacun retourne chez soi, non sans regarder, une dernière fois, dubitatif, le tuyau.

La Baule, été 1972

J’ai quinze ans, je suis sur la plage. Je me réchauffe au soleil. Je suce une mèche de cheveux en regardant les filles qui passent. Mes cheveux sont longs et salés.

Hier soir, j’ai embrassé une fille pour la première fois. Triple douleur : ma gorge était nouée, la salive me faisait mal quand je déglutissais ; mon coeur battait trop fort, il me semblait que j’avais une pierre dans mes poumons ; mon érection aussi était douloureuse. Je ne savais pas que ça pouvait arriver.

Je me doutais qu’elle « ne voudrait pas » et tout ce désir que j’avais en moi, je savais que je ne pourrai l’assouvir. Elle m’a raccompagné, le deuxième baiser fut plus facile. Moins douloureux. Sauf « entre mes jambes ». Elle n’a rien remarqué ou fait semblant.

Arrivé dans ma chambre, je n’ai pas pensé à me masturber ; comme mon érection m’empêchait de m’endormir, je suis allé dans la salle de bain et j’ai pris une douche froide.

La Baule, été 1975

Je suis sur la plage, je lis J’irai cracher sur vos tombes, j’entends un groupe de filles qui discutent. Une d’entre elle dit qu’il n’y a rien de plus horrible qu’un homme nu et que le sexe de l’homme est d’une laideur repoussante.

Le soir, je regarde le mien. Je n’y avais jamais pensé. J’ai beau l’observer, je ne le trouve pas répugnant du tout. Mais on dit que les filles sont plus évoluées que les garçons, elles doivent savoir mieux que moi.

J’avale ma salive et lui trouve un goût amer.

Paris, vacances de la Toussaint 1975

 Mes parents sont partis à La Baule pour profiter du dernier beau week-end de l’année. Je suis seul chez moi, j’ai organisé une boum. Mes parents l’ont accepté à condition que l’appartement soit propre quand ils rentreront.

On danse, on boit, on fume. J’ai trouvé que l’ambiance avait été longue à se réchauffer. On a mis des slows, mais maintenant plus personne ne danse. On flirte.

Je ne me souviens plus de son prénom. Je crois qu’elle était blonde et assez jolie.

Ayant le privilège d’être le maître de la maison, je l’entraîne dans la chambre de mes parents. J’ai un peu honte de mon corps. J’ai peur qu’elle se moque de moi en me voyant nu, qu’elle me trouve vraiment laid. J’ai envie d’éteindre la lumière, mais je crains de ne pas savoir me débrouiller dans le noir. Je repense aux récits de mes copains. D’après eux, il n’y a aucune difficulté, mais pourtant, j’ai le pressentiment qu’ils mentent lorsqu’ils racontent leurs prouesses. Je m’assieds sur le lit où elle est allongée, je la regarde. Je ne pourrais jamais me déshabiller en étant allongé. Je ne sais pas quoi faire. Je la regarde encore. Elle a dû comprendre mon embarras. Elle s’assied à son tour et m’embrasse. Elle ôte son pull et le pose sur la lampe de chevet. C’est parfait, une obscurité relative, voilà ce qu’il me fallait. Elle se déshabille, je la regarde et la trouve belle. Elle m’ôte mon pull et mon tee-shirt, mais détourne pudiquement son regard lorsque je me mets nu.

Ça a été trop vite. J’ai entendu parler d’hommes quoi pouvaient faire l’amour pendant des heures à des femmes qui ondulaient et gémissaient ou bien hurlaient. Je l’ai pénétrée, elle a eu un petit cri, j’ai presque aussitôt éjaculé, mais il me semble que je n’ai pas joui. Je suis resté encore un peu en elle.

Ce n’était que ça ? Elle n’a pas bougé. Je repense à J’irai cracher sur vos tombes. Ça ne ressemble en rien à ce que j’ai fait.

Il me semble qu’elle est heureuse, ou plutôt rassurée. Elle m’embrasse, a priori, elle ne m’en veut pas.

Mon sexe et moite et poisseux, je souris en me l’imaginant collé à mon slip, que j’ai déjà remis. Elle prend mon sourire pour ce qu’il n’est pas, m’embrasse et me dit : « Je t’aime. C’est la première fois que je fais l’amour. C’était paradisiaque. » J’apprends donc que les jeunes filles peuvent mentir à la perfection.

Peut-être le croyait-elle vraiment…

J’ai soudain mal à la naissance de l’épaule gauche. Elle m’a mordu tout à l’heure et la douleur vient de se réveiller.

Je la regarde se rhabiller. Je la trouve moins belle. Elle a un geste obscène pour s’essuyer l’intérieur des cuisses. Elle m’embrasse encore une fois, mais son baiser me dégoûte.

Nous revenons au salon. Elle me tient par la main, regarde ses copines d’un air conquérant. Je prends une attitude que je crois « mâle » et je regarde mes copains de la façon la plus virile possible. La boum se termine doucement.

Les « invités » sont partis. Elle fait la vaisselle, je l’essuie. Elle me demande si je l’aime, je lui réponds « oui » en pensant que ça n’engage à rien et que ce mensonge est la récompense que je lui dois pour être restée m’aider à ranger sans que je lui aie demandé. Les jeunes hommes aussi peuvent mentir à la perfection. Un dernier baiser, elle s’en va. J’inspecte l’appartement. Tout est parfait. Les parents seront contents.

Ils rentrent, me sourient, ma mère va ranger les vêtements dans son armoire. Mon père me demande si tout s’est bien passé. Je lui réponds oui, il a un regard qui semble me dire : « Tu es un homme, mon fils ».

Ma mère l’appelle. Je pense, il va ranger les valises sur l’armoire.

Il m’appelle, j’entre dans leur chambre, ma mère est assise sur le coin du lit. Elle sanglote dans ses mains. Il me montre une trace blanche sur le couvre-lit et me gifle. « La prochaine fois, tu laveras tes saletés. Et ne t’avises plus de faire tes saloperies dans notre lit. »

Colmar, octobre 1977

 Il y a maintenant quinze jours que je suis incorporé. Je suis résolu à perdre un an de ma vie, à offrir 12 mois de ma jeunesse à la République en contre partie de ce qu’elle a probablement fait pour moi. Je ne suis pas convaincu, je suis résolu.

Dès le premier jour, j’ai détesté un type de ma chambrée. C’est « Monsieur je-sais-tout ». Il m’assomme avec ses histoires de corps de garde, je le trouve répugnant, servile envers les supérieurs. Je le verrais bien adjudant-chef de carrière.

C’est lui qui a eu la géniale idée d’organiser des concours de rots et de pets. Je m’y soumets par lâcheté, pour ne pas devenir sa tête de turc, je pense que la majorité de mes camarades de chambrée font comme moi. Mais je me jure de ne plus jamais boire de bière de toute ma vie.

Le seul qui refusait de rentrer dans son jeu vient d’être réformé. Il paraît qu’il était homosexuel. Comment ont-ils pu le deviner ? Je n’avais rien perçu d’anormal chez lui. Il était plutôt effacé, assez intelligent… Seul, « Monsieur je-sais-tout » l’aurait remarqué : « Moi, les pédés, je les repère à 100 mètres ». Il dit que c’est pour ça qu’il lui en faisait baver. Moi, je pense qu’il ne supportait pas de se sentir inférieur, il le détestait parce qu’il ne riait pas à ses blagues débiles. Il ne devait même pas s’imaginer qu’on puisse le trouver inintéressant.

Je me demande si l’autre n’a pas simulé son homosexualité pour se faire réformer. Finalement, je m’en persuade et peux enfin m’endormir. Je n’ai même pas le courage d’en faire autant pour échapper à la caserne.

De toute façon, il est fort probable que ça ne marcherait pas. Statistiquement parlant, ça doit être impossible et puis que dirais-je à mes parents ? La honte! De plus, comment simuler quelque chose que je ne connais pas ? Je croyais que les homosexuels étaient tous comme Jacques Chazot et le type de ma chambrée n’y ressemblait pas du tout. Il n’était pas efféminé, ni rien de tout ceci.

Je prends mon calendrier et raye les jours déjà écoulés.

Paris, décembre 1977

J’ai rencontré Aline dans une soirée. Nous passons le réveillon du Nouvel-An ensemble. Elle est belle, douce, intelligente. Je pense que je l’aime vraiment.

Colmar, année 1978

La vie à la caserne m’ennuie de plus en plus, mais maintenant, les lettres d’Aline me permettent de trouver le temps moins long. Elles sont comme elle : belles, douces et intelligentes.

Seulement, j’ai hâte d’être en permission, j’ai peur de faire du trou, de ne pas pouvoir revenir à Paris et la serrer contre moi.

Un soir, Monsieur je-sais-tout, prend une de mes lettres, monte sur la table et la lit à la cantonade. Il y a une photo d’Aline. Au début, lâchement, je ne dis rien. Mais quand il embrasse sa photo, je me lève et je me bats.

Cela faisait au moins dix ans que ça ne m’était pas arrivé. J’ai mal au poing, mais il ne m’a pas touché. Je n’avais jamais ressenti autant de haine, je voulais le tuer.

Il y a eu un rapport et j’écope de cinq jours de prison.

Paris, décembre 1978

J’ai enfin trouvé un emploi stable. Ça faisait deux mois que je me contentais de petits boulots. Je travaille comme gratte-papier dans le service informatique d’une administration. Il paraît que c’est l’avenir. Pour le moment, d’après ce que j’ai pu constater, ça désorganise plutôt tous les services. Il y a chaque jour des secrétaires ou des comptables qui arrivent dans mon bureau, complètement hystériques, elles se plaignent : « L’ordinateur s’est encore trompé ». Nous avons toutes les peines du monde à leur expliquer que l’ordinateur ne peut pas se tromper, que ce n’est qu’une machine qui exécute, que ce sont elles qui ont fait une mauvaise manipulation. « Quoi ? Après 20 ans d’expérience, tu veux m’apprendre mon métier ? » est une des réflexions que j’entends le plus souvent ces temps-ci.

Heureusement, le collègue avec lequel je travaille est très sympa, il s’appelle Jean-Claude et m’apprend à manier le tact et l’humour. Il pense que c’est aussi utile que le maniement des machines.

Paris, janvier 1979

 Je me marie avec Aline. J’ai l’impression de n’être qu’un invité à mon propre mariage. Je me sens ridicule dans mon costume. Heureusement, Aline est superbe et rit avec moi de mon embarras.

Mes parents sont heureux, ils sont fiers de leur fils. J’ai un emploi, un appartement et une femme. Ils ont bien assumé leurs responsabilités.

Aline n’a pas compris quand j’ai jeté le couvre-lit à la poubelle. Je n’ai pas pu lui expliquer pourquoi je les ai en horreur.

Paris, janvier 1980

 Aline vient d’accoucher d’une petite fille. J’ai assisté à l’accouchement. J’ai moi-même coupé le cordon ombilical. C’est une maternité moderne, il fallait que je fasse ça pour être un bon père. C’est, paraît-il, très important pour créer le lien entre le l’enfant, la mère et le père.

Pourtant, ça a été abominable : tout ce sang, cet enfant visqueux et la souffrance d’Aline… ses cris emplissent mon crâne, son visage déformé par la douleur, ses yeux exorbités, son visage cramoisi, ses joues qu’elle gonfle et dégonfle, on croirait un crapaud à l’agonie, ses veines dilatées à l’extrême semblent prêtes à exploser. Je me sens impuissant et criminel. Je suis responsable de tout ceci.

Je rentre à la maison, prends une douche, vomis, reprends une autre douche, revomis, etc. Je m’endors épuisé. Les différentes douches ne m’ont pas empêché de me sentir sale. Je fais des cauchemars durant toute la nuit.

Notre fille s’appelle Marie. Je n’arrive pas à la trouver belle. Je me demande si elle sera toujours pour moi, cette chose gluante et ensanglantée…

Je n’ai jamais été aussi heureux de reprendre le boulot.

Paris, février 1980

Jean-Claude a réussi à me convaincre de suivre une formation en informatique. Nous allons ensemble aux cours. J’avais un peu peur d’être largué (il y a tellement longtemps que je n’avais pas suivi de cours), mais mon expérience professionnelle me permet de comprendre assez facilement.

Le soir, nous révisons ensemble, chez Jean-Claude. Je redoute le moment de rentrer chez moi. Marie est très sage, mais je n’arrive toujours pas à être tendre et paternel avec elle. Jean-Claude a aussi une petite fille, mais il s’en occupe tout à fait facilement.

Pourtant, il n’a pas assisté à la naissance. Dans la maternité où sa femme a accouché, ça ne se faisait pas et puis elle trouve que ce n’est pas le rôle du père, ni sa place.

Je suis troublé. Si elle avait raison ? Je ne sais pas ce que me réserve l’avenir… Pour l’instant, Jean-Claude est plus épanoui que moi. Je ne peux rien constater d’autre.

Paris, septembre 1980

Je suis avec Aline chez un sexologue. Je n’ai pas réussi à lui faire l’amour depuis la naissance de Marie. Elle pensait, au début, que les stigmates de la grossesse ne me la rendaient plus désirable. Moi, que j’étais trop absorbé par ma formation professionnelle. Nous pensions qu’avec les vacances, tout s’arrangerait. Nous sommes partis à La Baule, mais je suis resté impuissant.

Aline n’a presque pas changé, elle est toujours aussi belle et intelligente. Je n’arrive pas à comprendre d’où vient mon blocage.

Le sexologue nous demande comment s’est passée la naissance. Aline dit que tout s’est déroulé à merveille. Le docteur me demande pourquoi je sursaute. Je lui raconte la souffrance d’Aline, ses cris. Comment a-t-elle pu tout oublier ?

Finalement, je lâche le morceau. Morceau si gros qu’il obstruait ma mémoire. Cette vulve distendue, cette plaie béante, ce ne pouvait être ce puits d’amour où j’aimais tant plonger…

Cette vision me donne la nausée. Un caillot qui se serait dissout et qui laisse à nouveau passer le flux normal du sang… Ce caillot, c’est cette image et le flux, c’est la parole. Je ne peux plus m’arrêter de parler. Seule, une phrase d’Aline y parvient : « Je ne l’aurais pas cru si sensible ».

Elle ne m’a pas parlé. Elle s’est adressée au spécialiste. Et dans ses intonations, le mot sensible résonne comme un défaut, une faiblesse.

Aline n’a presque pas changé. Elle est toujours belle et intelligente, mais elle n’est plus douce.

Sainte-Anne, Noël 1980

Pour nous retrouver, le sexologue nous a conseillé de partir quelques jours dans un endroit où nous avons toujours rêvé d’aller.

Sans même nous concerter, nous décidons de partir pour les Antilles. Nous choisissons la Guadeloupe, sans trop savoir pourquoi. Et nous réservons notre voyage pour les fêtes de fin d’année.

Marie ne sera pas avec nous. Aline préfère que nous nous retrouvions tous les deux. Elle veut considérer ce séjour comme notre véritable voyage de noces. Je suis d’accord avec elle.

Le sexologue m’a aussi conseillé de noter dans une sorte de journal, tout ce qui me trouble. Il m’a demandé de remonter dans mes souvenirs et de me concentrer plus particulièrement, sur ce qui avait trait à la sexualité.

Je m’exécute, mais mes souvenirs sont assez vagues et leur évocation me met mal à l’aise.

Je suis surpris d’avoir si chaud pour le réveillon de Noël… Aline est presque heureuse. Je sais ce qu’elle attend de moi pour l’être tout à fait, mais je ne suis pas encore capable de le lui offrir.

L’absence de Marie m’aide quand même à envisager de refaire l’amour à Aline.

Après le réveillon passé sur la terrasse, nous allons à la plage pour nager un peu. J’ai l’impression de connaître enfin la signification du mot luxe. Nous somme le 25 décembre, il fait nuit, nous nous baignons dans la mer et l’eau est incroyablement chaude…

Cette sensation quand j’entre dans la mer, ce sera peut-être ce qui m’aura le plus surpris durant ce séjour. Je ne savais pas qu’on pouvait ressentir ça. J’ai à chaque fois l’impression d’entrer dans un bon bain chaud. Et l’eau est si transparente… !

Après notre bain de minuit, nous rentrons. Aline se prépare dans la salle de bain et j’attends mon tour pour me laver. Il n’y a qu’une baignoire et avec la meilleure volonté du monde, nous y rentrerions pas à deux.

En attendant, je me déshabille et pour la première fois, me semble-t-il, je me vois entièrement nu. Mon corps est bronzé.

Je me regarde quelque temps dans la glace, et j’ai une érection.

À cet instant, Aline sort de la salle de bain. Elle me regarde. Elle me sourit. Je lui fais l’amour, mais je m’aperçois rapidement que ce qui m’excite, ce n’est pas Aline, c’est la vision que j’ai eue de mon propre corps.

Quand Aline s’endort enfin, je pars dans la salle de bain. Je me regarde encore et à chaque fois mon regard glisse vers mon sexe. J’ai encore une violente érection. Je me masturbe avec violence, je jouis comme si c’était la première fois de ma vie.

Je suis heureux.

Je me lave et en passant la main sur mon sexe, je le sens se durcir encore. Je me caresse tout doucement, je jouis à nouveau comme si c’était la première fois de ma vie.

Paris, Noël 1981

Je pense au Noël dernier avec nostalgie. J’y ai connu un tel plaisir…

Depuis, je fais régulièrement l’amour à Aline, mais pour y parvenir, je pense à la vision de mon corps bronzé à Sainte-Anne.

Je ne lui en ai pas parlé. Je n’en ai pas parlé au sexologue. Pour eux deux, tout est rentré dans l’ordre.

Ils ignorent tout de mon rituel pour pouvoir réussir à honorer Aline. Je pense à mon corps, à la sensation de ma main sur mon sexe, et là, il durcit. Je ferme les yeux, je revois mon corps, comme lorsque je l’ai découvert pour la première fois. Je me concentre sur cette vision et je fais l’amour à Aline, en ne pensant qu’à moi.

Quand elle est endormie, je me tourne sur le côté, soulève délicatement le drap et me caresse. J’aime passer ma main sur mon ventre, sentir les poils de mon pubis sous ma main. Je fais durer l’attente avec une sorte de plaisir gentiment pervers. Et puis, quand je n’y tiens plus, je me caresse et je prends enfin mon plaisir.

 Paris, mai 1985

Jean-Claude semble préoccupé. Il n’ose pas me parler, et moi non plus. Il ne m’invite plus chez lui.

Je profite d’un week-end prolongé, pour l’inviter à La Baule. Nous serons tous les deux seuls, car je pressens que la présence de nos femmes et de nos enfants pourraient nous interdire de parler librement. Il semble vraiment heureux de mon invitation.

Le premier soir, nous parlons enfin vraiment pour la première fois depuis des mois.

Jean-Claude et sa femme se séparent. Elle a rencontré quelqu’un d’autre. Elle ne l’aime plus. Elle n’a rien à lui reprocher, mais son amour pour lui s’en est allé.

Elle voudrait qu’ils restent bons amis, mais Jean-Claude ne sait pas s’il pourra le supporter. Il me dit qu’il n’est pas jaloux. Il a seulement très mal, au-delà de tout ce qu’il aurait pu imaginer.

Il ne dort plus la nuit. Il l’imagine sans cesse avec cet autre, lui donnant tout l’amour qu’elle lui refuse désormais. Il ne sait pas à quoi ressemble l’amant de sa femme, ni comment il s’appelle. Il dit que c’est le plus cruel pour lui, car il a l’impression de le croiser dans la rue sans le savoir.

Je me sens impuissant. Je finis par lui parler, après toutes ces années, de ma relation avec Aline.

On se comprend.

Mais je n’ose pas lui avouer que j’entretiens une liaison coupable avec moi-même. Je me dis que je dois être un pervers.

Paris, octobre 1985

 Jean-Claude emménage dans son nouvel appartement. Il a organisé une grande fête avec tous ses amis. Nous mangeons, buvons, rions. Je me sens étrangement bien, toujours un peu distant, mais bien. J’ai la sensation qu’il va se passer quelque chose d’important ce soir.

Je vais dans la cuisine pour chercher des glaçons. Jean-Claude est derrière moi. Il ferme la porte et me tend un petit paquet. C’est un double de la clé.

Chez moi, c’est chez toi. Tu es mon seul ami.

Il m’étreint et se met à pleurer sur mon épaule. Je pense, il a le vin triste.

  Paris, novembre 1985

 Jean-Claude va de plus en plus mal. Il s’est mis à boire pour de bon.

Son médecin lui a prescrit des antidépresseurs, en attendant qu’il trouve le courage d’aller voir un psy.

Le mélange médicaments + alcool ne lui réussit pas. Il passe du rire aux larmes en un instant. Nous ne pouvons plus avoir de vraies conversations, car il perd le fil au beau milieu d’une phrase et ne s’en rend même pas compte.

Parfois, il s’écroule sur la table et s’endort. J’attends, à chaque fois, environ deux heures à ses côtés, et quand je suis certain qu’il ne se réveillera pas, je rentre à la maison.

Durant les rares phases, où il n’est pas embrumé, nous allons au cinéma. C’est aussi ma façon de le faire sortir un peu de son appartement.

Paris, printemps 1986

Jean-Claude a enfin repris goût à la vie. Il rit sans avoir besoin d’alcool, il ne prend plus d’antidépresseurs.

Nous continuons quand même à aller au cinéma ensemble. Il me fait découvrir le cinéma expressionniste allemand.

Au début, je déteste ces films. Je reproche à Jean-Claude de vouloir toujours jouer à l’intello qui initie le brave petit prolo.

Puis, je me rends compte que ce cinéma m’irrite parce qu’il me ressemble.

 Paris, octobre 1986

Jean-Claude ne répond plus à mes appels depuis une semaine. Je me décide enfin à aller chez lui.

Comme je le craignais, sans oser l’imaginer, Jean-Claude s’est suicidé.

Je trouve le corps. Le presse contre moi et pleure. Je pleure comme je n’avais jamais pleuré auparavant. Je suis seul désormais. Je me sens pire qu’orphelin.

Je reste deux jours à ses côtés. Comme s’il était seulement endormi. Je lui parle, il semble m’écouter.

Et puis, l’odeur devient insupportable. Alors, j’appelle les pompiers.

Paris, 1987

 Ça y est. J’ai trente ans. Il paraît que c’est important dans la vie d’un homme. Je ne m’en rends pas vraiment compte encore.

Je bois beaucoup et mon ivresse, paradoxalement, me rend plus lucide. Je m’aperçois que les actes sociaux que j’effectue, que tous ces rites grégaires auxquels je me plie, alors qu’ils devraient me concerner, je les vis de l’extérieur.

Il en a été ainsi depuis ma plus tendre enfance.

Paris, juin 1992

Je me sens de plus en plus à l’étroit dans cette vie de famille qui ne me convient plus.

Je me suis loué, à l’année, une chambre dans un petit hôtel. J’y allais régulièrement le soir, pour me retrouver avec moi même.

Je m’y sens bien.

Il y a quelques mois encore, je n’y allais qu’une fois par mois environ. J’y passais deux ou trois heures à me regarder, à me caresser, à me sentir bien, totalement épanoui. Puis, je rentrais chez moi.

Mes nouvelles fonctions peuvent rendre plausibles ces réunions de service qui se terminent tard dans la soirée.

Aline ne se doute de rien. Je la contente régulièrement. Tout va bien.

Mais depuis un mois, je viens tous les soirs et je reste jusqu’au petit matin, il m’arrive même de partir du bureau à midi pour pouvoir passer un peu plus de temps avec moi-même.

J’ai toujours autant de plaisir à me regarder totalement nu. Et j’ai découvert d’autres plaisirs. Comme, par exemple, celui de rendre ma peau toute douce… Je me lave, je m’enduis le corps de crème, et à chaque fois, le plaisir me surprend au moment où je m’y attendais le moins.

Je m’amuse à trouver de nouvelles sensations, par exemple, je porte des caleçons en soie, l’ironie veut que ce soit Aline qui m’ait offert le premier. Pour elle, c’était un peu un gag… « J’ai remarqué que tu prenais plus soin de toi ces derniers temps, j’ai vu ce caleçon et la vendeuse m’a dit que c’était très sensuel pour l’homme qui les portait. »

C’était, maintenant que j’y repense, peut-être tout simplement une preuve de tendresse.

Quoi qu’il en soit, la première fois où je l’ai porté, j’ai eu des sensations extraordinaires. Depuis, je ne porte plus que ce genre de sous-vêtements. J’aime la douceur de la soie sur mes testicules.

Du coup, j’essaie de nouvelles expériences avec moi même et je suis toujours surpris de la plénitude qu’elles m’apportent.

Aussi, j’aime me prendre en photo. Mais je n’ai toujours pas osé faire développer les pellicules. Je pense que dans quelques temps, je prendrais des cours pour les développer moi-même et je sais que je serai heureux de me voir, de prendre le temps de regarder mon corps fixé sur papier…

 Paris, septembre 1992

J’ai pris une semaine de vacances. Je suis à Paris. Dans mon hôtel.

Je continue mes expériences pour savoir à quel point je m’aime. Je reste nu, personne ne me regarde. Mais j’aimerais que quelqu’un y songe…

Je me fais l’amour sans cesse. Je n’arrive pas à me lasser de moi. Je me fais si bien l’amour… Je m’invente des positions et c’est à chaque fois, si bon…

Je m’inonde de mon amour. Moi qui avais toujours trouvé les gémissements abjects, triviaux, dégradants, je jouis de me faire crier d’extase. Je sais être à la fois doux, fort, puissant, tendre, violent, ouvert à moi sans crainte aucune de moi-même. J’aime me faire mordre l’oreiller.

J’aime également et d’une façon toute aussi puissante, ma façon de parler, ma façon de penser. Je me trouve intéressant, je m’émeus de mes faiblesses. Chacune de mes failles semblent me renforcer, chacun de mes défauts me charment plus qu’il ne m’irritent. Je m’aime.

Je voudrais parler de moi avec Jean-Claude. Il est désormais trop tard. Je regrette simplement de ne pas avoir compris plus tôt que je m’aimais. Ça l’aurait peut-être aidé à ne pas faire le choix qu’il a fait.

Je sais que son choix était définitif, mais je n’arrive pas à l’accepter, je le devrais pourtant, puisqu’on dit que c’est une des clés de l’amitié et qu’il était vraiment mon ami. Mais je n’arrive pas à l’accepter.

C’est pourquoi, il m’apparaît comme une évidence que si je ne veux pas finir aigri, il faut que je quitte ma famille et la vie grégaire.

Je serai donc un marginal. Normalisé, puisque je n’ai pas l’intention de tout plaquer pour partir loin. Je me retire du jeu social, puisque ses règles ne me conviennent pas.

Je demeurerai dans mon hôtel en attendant de me trouver un logement. Je n’aurai plus qu’à m’occuper de moi, à penser à moi, pour moi. Le plus grand plaisir que j’aurai sera de me faire plaisir.

Je sais que je me surprendrai encore puisque finalement, je ne me connais pas si bien que ça.

Plus je me connaîtrai, plus je m’aimerai. Bon Dieu, que je m’aime…

Le seul regret que j’aurai, je le sais déjà, c’est que quoi qu’il advienne, quel que devienne le regard qu’on posera sur moi, je ne pourrai jamais m’épouser.

J’aurais pourtant tellement aimé pouvoir me marier en blanc. Et Dieu sait que ça n’aurait jamais été un mariage blanc !

Je m’aime et cette évidence me fait chaque fois battre le coeur un peu plus fort. Beaucoup plus fort.

Tiens, voilà ma chanson qui passe à la radio… c’est un signe, elle me donnera le courage nécessaire pour affronter Aline tout à l’heure.

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