Élisabeth, ou l’amnésie rédemptrice – 1ère partie

Même si ce ne fut pas dans le cadre de l’atelier d’écriture que j’ai écrit ce texte, je le joins à ce blog parce que c’est grâce aux contraintes imposées, que j’ai vraiment commencé à prendre du plaisir dans l’écriture.

Une petite affiche est apposée sur les murs d’une ville. Elle est en deux parties : à gauche, un portrait de jeune fille, en noir et blanc, à droite, le texte suivant : « Reconnaissez-vous cette personne ? Élisabeth D. est partie de son domicile le 15 février. Depuis, sa famille n’a plus reçu de ses nouvelles. Si vous avez connu ou connaissez cette personne, veuillez contacter monsieur D. (suivent adresse et téléphone) »

28 février

– Dis donc, je viens de voir une de tes affiches. Je ne savais pas qu’Élisabeth était partie. Comment ça s’est passé ? C’est à cause d’une engueulade ?

– Non, non, pas du tout. Le 15 février, je suis parti travailler, elle dormait encore. Quand je suis revenu, j’ai trouvé ce petit mot sur la table « J’ai besoin d’être seule pour réfléchir. Ne m’attends pas. J’ai demandé à tes parents de s’occuper de S. ce soir. Élisabeth ». C’est seulement le lendemain soir, quand je ne l’ai pas vue, que j’ai commencé à m’inquiéter. J’ai été voir les flics, ils m’ont dit d’attendre au moins une semaine. J’ai attendu, ensuite, il m’ont fait comprendre qu’ils ne pouvaient pas faire grand-chose.

Alors, j’ai décidé de mettre ces affichettes pour savoir qui étaient les personnes qu’elle fréquentait avant de me rencontrer. Je ne connais aucun de ses amis. Je n’ose penser qu’il lui soit arrivé malheur.

– Elle ne serait pas partie avec un autre ?

– Non, non. Ça, j’en suis sûr. Elle n’aime pas vraiment faire l’amour. Et puis, si c’était si simple, je sais qu’elle me l’aurait dit. Mais je me suis aperçu que je ne sais rien de sa vie avant. Je me suis rendu compte qu’elle a l’art de parler beaucoup, sans rien dévoiler d’elle-même.

– Je résume, tu vis avec une femme depuis cinq ans, vous avez un enfant. Elle s’en va, tu n’as aucune idée d’où elle a bien pu aller. Tu ne sais même pas pourquoi elle est partie, tu attends deux semaines pour entreprendre des recherches. Somme toute, ça n’a pas l’air de te troubler.

– Bien sûr que si ! Mais le problème, c’est qu’elle a eu une vie quelconque, sans amis. Depuis que ses parents sont morts dans un accident de la route, elle n’a que moi et notre enfant dans sa vie.

Je dois être patient, essayer de reconstituer son passé avant notre rencontre. Il a dû être aussi banal que l’est son présent.

Récapitulons ce que je sais : elle a eu une scolarité médiocre, je devais être un de ses premiers petits amis, elle n’aime pas beaucoup faire l’amour, elle n’a pas d’amis et a priori, elle n’en a jamais eu.

– Elle n’aime pas être photographiée…

– Pourquoi tu dis ça ?

– Parce que la photo n’est pas récente.

– Tu as raison, c’est la seule que j’ai trouvée d’elle. Remarque, elle est réussie. On dirait que c’est un professionnel qui l’a prise…

Je sais aussi qu’elle adore notre enfant. Je me rappelle que le jour de sa naissance, je l’ai vue dans la chambre, elle lui disait « Maintenant, c’est toi qui me protèges. Alors, quoi que tu fasses, quoi que tu deviennes, je serais toujours avec toi. Pour toi. Merci, mon bébé. » Elle s’est tue quand je suis entré. Je voulais lui demander des explications plus tard, mais j’ai complètement oublié cette scène jusqu’à maintenant.

Ce qu’elle aime ? Je ne le sais pas vraiment. Finalement, nous parlions peu de nous, de nos aspirations.

Je partais travailler, je rentrais, le dîner était prêt. On mangeait, on regardait la télé et on allait se coucher…

Quelle horreur ! Une vraie vie de beauf ! Remarque, on est toujours le beauf de quelqu’un, et ça s’est installé sans que je m’en rende vraiment compte.

Je crois surtout qu’Élisabeth aimait cette vie. Elle a peur des impondérables. Elle a eu une vie tellement linéaire, régulière, prévisible…

– Donc, tu connais des détails d’avant ?

– Non. En fait, non. Je ne fais que supposer. Ensemble, nous parlions au présent, quelques fois au futur, mais elle ne parlait jamais au passé. Comme si sa vie avait commencé le jour de notre rencontre.

Je crois que mes recherches ne vont rien donner. Mais j’ai, au fond de moi, l’espoir de pouvoir la connaître adolescente.

Je ne peux qu’imaginer sa vie de lycéenne. La brave petite qui trime dur pour remédier à sa médiocrité, qui évite le regard des garçons par timidité. Oh ! Je l’imagine tellement bien !

– T’es un peu dur, là ! Je dois m’en aller. Tu veux que je repasse demain, au cas où tes recherches auraient abouti ?

– Oui, merci.

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