Deuxième contrainte « Ouvrir un livre pris au hasard dans votre bibliothèque, noter le nom de deux personnages et leur inventer une histoire en laissant libre court à votre imagination »

Rien ne les distinguait des autres. Ils n’étaient ni incroyablement intelligents, ni exceptionnellement beaux. Ils semblaient être comme vous et moi. En fait, ils l’étaient. Comme vous et moi. Puisque j’ai pris la décision de vous raconter l’aventure pour le moins étrange dont nous avons été témoins, je ne dois pas oublier qu’ils évitaient tout contact physique entre eux. Ils ne sacrifiaient jamais au rite des embrassades, ils nous expliquèrent un jour qu’elles leur étaient douloureuses.

Tu m’évapores, disait-elle

Tu m’éteins, lui répondait-il.

Nous riions souvent de leurs propos obscurs, qui nous semblaient être le fruit d’une imagination débordante, d’une fantaisie quelque peu empreinte de mysticisme. Il est certain désormais qu’ils exprimaient de la façon la plus simple ce qu’ils ressentaient l’un pour l’autre, mais comment aurions-nous pu imaginer l’inimaginable, concevoir l’inconcevable ?

Ils se protégeaient l’un l’autre, mais nous ne nous en rendions pas compte. D’après ce que j’écris, il serait normal de s’imaginer que notre petit groupe d’amis gravitait autour d’eux. C’est tout à fait erroné. Jamais nous ne les avons placés sur un piédestal, nous ne les  avons jamais considérés comme des êtres à part. Quand les aléas de la vie faisaient qu’il se passait plusieurs semaines sans que nous le voyions, ou la rencontrions, il ou elle ne nous manquait pas plus qu’un autre ami.

Jusqu’à la fin, nous avons cru qu’ils n’étaient pas différents de nous. Pas plus qu’un autre.

Lors d’une soirée où nous étions plongés, à l’aide de substances que la morale et le législateur réprouvent, dans un état second et euphorique, nous inventâmes un jeu qui consistait à décrire une personne du groupe de la façon la plus onirique possible, en faisant sauter les verrous de la pudeur.

Il fallait dévoiler dans ce portrait les sentiments les plus profonds que cette personne nous inspirait. À la fin de la description, celui ou celle qui s’était reconnu devait se trouver un surnom en fonction de ce qu’il venait d’entendre. Si la bonne personne s’était reconnue et le que surnom nous semblait adéquat, nous l’approuvions. Nous décidâmes de nous enregistrer afin de pouvoir immortaliser cette soirée. Nous aimions beaucoup garder des archives sonores de nos « divertissements », nous les écoutions lorsque l’ennui nous menaçait et trouvions ainsi un nouvel essor, ce qui a permis à notre groupe de garder intacte sa cohésion et a évité la séparation presque obligatoire qui survient chez les amis d’enfance atteignant l’âge adulte.

Je viens d’écouter ces bandes pour ne pas trahir leur pensée. Afin de ne pas les mettre systématiquement en avant, je note aussi d’autres descriptions que nous avions faites :

Moi – Je vois une statue d’allure imposante, elle semble être là de toute éternité, a-t-elle été une représentation divine ou héroïque ? Plus personne ne le sait. Ce qui est certain, c’est qu’il est présupposé que l’on peut compter sur elle, sur sa solidité. Ce présupposé est tellement vivace que personne n’a jamais pris la peine de s’approcher d’elle pour vérifier… Je l’ai fait ce soir et la statue n’est que sable. Quiconque aura besoin de sa force pour survivre, mourra. Parce qu’elle n’a aucune force intrinsèque, sa force réside dans la foi que nous lui portons.

L’ami concerné C’est moi. Je propose comme surnom : le Colosse aux pieds d’argile.

Tous – APPROUVÉ !

Il y eut des rires en cascade, cet ami étant physiquement l’opposé d’un colosse.

Autre ami – Je vois le scribe du Louvre. Je m’approche de lui et je m’aperçois que ses yeux sont des caméras, ses oreilles des haut-parleurs, sa bouche un micro, ses mains écrivent sans cesse, sa tablette n’est rien d’autre que le clavier d’un méga ordinateur.

Moi C’est moi ! Surnom : Big Brother !

Quelqu’un – Non, tu ne fais pas ceci contre nous, tu ne cherches pas un quelconque pouvoir, tu es notre mémoire.

Moi – Alors, que pensez-vous d’Enregistrator !

Tous – APPROUVÉ !

Lui – Tu conduis un char tiré par quatre chevaux, tu abreuves la terre, tu nourris les récoltes et les bêtes. Tu es forte, belle, pure et de noble naissance, tu portes une couronne d’or à huit rayons couverts d’une centaine d’étoiles, un manteau doré et un collier d’or autour de ton cou.

Elle – Je m’appelle Anâhitâ.

Nous – Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ?

Lui – Approuvé

Il y eut un silence, je sais maintenant que le jeu nous échappait et nous nous en rendions inconsciemment compte.

Elle – Il y a un démon, qui sème la mort. Il cherche à détruire la vie en retardant les pluies, c’est un démon très puissant. Tu te transformes en éclair et tu réussis à le vaincre.

Lui – Atar est mon nom.

Un autre ami – Non, c’est méchamment défoncé, ton véritable surnom !

Rires divers

Lui – Quel est mon nom ?

ElleTu l’as prononcé.

Lui – Crois-tu que ça nous soit déjà arrivé ?

Elle Tu le sais très bien.

Il y eut d’autres portraits, puis chacun partit chez soi. L’importance de cette soirée nous fut révélée que plus tard.

Il avait des réactions, parfois, qui nous semblaient étranges, mais il est vrai que chacun d’entre nous peut avoir de telles réactions. C’est pour cette raison que nous n’y prêtions pas plus attention. Jusqu’à ce fameux soir…

Nous étions tous allés à un concert et, à la sortie, elle fut cernée par trois loubards qui étaient vêtus de la même façon : treillis, rangers, crânes rasés. Immédiatement, nous avons voulu intervenir, mais il surgit en criant :

Arrière, monstre à trois gueules, si tu touches à la Gloire inaccessible, je t’enflammerais de haut en bas et je te brûlerais la gueule tant et tant que tu n’avanceras plus jamais sur la terre créée par Ahura !

Aussi surprenant que cela puisse paraître à un lecteur, ils prirent réellement peur et s’enfuirent à toutes jambes. Mais pour nous qui assistions à cette scène, je dois dire que le ton de voix, son regard, tout en lui inspirait, à ce moment précis, l’effroi. Il était invincible. Et nous ne savions pas encore pourquoi. Les trois voyous enfuis, il redevint tel que nous le connaissions. Nous pûmes alors rire aux éclats et revenir chez moi.

Nous avions abusé, ce soir-là encore, d’alcool et de stupéfiants, c’est peut-être à cause de tout cela que nous n’avons pas été immédiatement effrayés de ce qui se produisit quelques heures plus tard.

J’avais décidé d’enregistrer nos impressions sur cet événement, dans un style volontairement déposition. Pour avoir la possibilité d’analyser de façon, disons presque objective, le déroulement des faits lorsque nos idées seraient plus claires. Chacun racontait le concert et surtout la tentative d’agression dont elle avait été la victime. Nous étions plus choqués par la métamorphose d’Atar (ce surnom nous amusait encore) que par la réaction des trois skinheads. L’ami que nous surnommions No problema finit son récit par ces mots :

Vous devenez de plus en plus bizarres vous deux. Toi, tu donnais l’impression d’attendre ce qui s’est passé et toi, tu paraissais soulagé d’avoir eu cette attitude. Il est flagrant que vous vous aimez, alors pourquoi ne sortez-vous pas ensemble ? Votre amour soi-disant chaste est plus indécent que n’importe quoi. Vous avez envie d’être marginaux, au risque de passer à côté d’une belle histoire. Quand on s’aime comme vous vous aimez, la chasteté devient criminelle. Si vous voulez être francs et purs, regardez la vérité en face ! Avouez-vous tout haut votre amour et embrassez-vous, tout simplement ! Ne craignez rien, la suite viendra naturellement… !

LuiTu sais que je t’aime.

Elle Bien sûr, comme tu sais que je t’aime.

Quelqu’un Alors, qu’est-ce que vous attendez ?

Eux Il faudrait que nous vous parlions de la mythologie perse et de…

Nous On aura le temps après !

Rires

Lui Es-tu prête ?

Elle – Je bénis le sacrifice et la prière, la bonne offrande, et l’offrande souhaitée, et l’offrande dévote qui est faite sur Toi. O Feu ! Fils d’Ahura Mazdâ. Tu es digne du sacrifice, digne de la prière dans les demeures des hommes. Que le bonheur soit sur cet homme qui sacrifiera en Ton nom dans la vérité.

Il y eut encore des rires, puis ils se levèrent avancèrent l’un vers l’autre, nous nous tûmes soudain, nous attendions ce moment depuis des années. Nous aurions peut-être dû filmer la scène, mais tout a été très vite. Elle s’est blottie dans ses bras, l’a embrassé et brusquement leur énergie est devenue tellement puissante qu’il y eut un éclair dans la chambre, la pièce fut plongée dans le noir, les fenêtres s’ouvrirent violemment, la chambre s’emplit de vapeur, ils se dématérialisèrent. Toutes ces choses sont survenues exactement  en même temps.

J’ai perdu du temps à rétablir le courant. Quand je revins, la vapeur avait disparu et les amis étaient recouverts de morceaux de verre et de métal. Ils étaient abasourdis et psalmodiaient en regardant les éclats de verre : Ils sont là, ils sont là…

Le lendemain, nous allâmes chez le frère aîné de No problema, qui était chimiste, avec l’un des nombreux fragments. Il fut sidéré d’expertiser ce que nous lui présentions.

C’est incroyable, il s’agit d’un diamant intimement enchâssé dans de l’or. Mais on dirait que ces deux éléments ont été… comme… osmosés. Par quel prodige avez-vous un tel joyau en votre possession ?

Nous avons été incapables de lui répondre et gardons depuis ce qui nous reste d’eux comme le plus grand des trésors. C’est le plus grand des trésors. Grâce à lui, nous essayons de devenir meilleurs chaque jour.

Il s’agit de l’authentique aventure qu’Atar et Anâhitâ ont vécue parmi nous, incroyants du vingtième siècle.

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Le marié de la main gauche

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