Première contrainte « description de paysage »

Comment est-ce arrivé ?

Il faut que je rassemble ce qui me reste d’esprit et de souvenirs avant de pouvoir répondre à cette simple question.

Il faut que je le fasse maintenant avant que ça ne devienne totalement impossible…

Je me souviens qu’il faisait étrangement beau, il y avait eu un orage la veille et ensuite il avait plu longtemps. C’était l’été ou ça aurait dû l’être, puisque l’odeur qui exhalait de la terre était chaude comme la sueur de ceux qui viennent de faire l’amour à l’abri des persiennes pendant que les autres font la sieste.

Souvenir fugace d’odeurs senties et à peine identifiées dans une villa tout blanche de l’Ouest de la France, de ce pays qui n’est déjà plus la Bretagne et pas encore la Vendée.

Je me rappelle que ça ne s’est pas passé là-bas, j’y allais durant mon enfance et j’étais largement adulte quand c’est arrivé.

Mais où étais-je donc ?

Ce n’était pas la plaine. Non. Je devais être en vacances et je hais la plaine, ces paysages tellement ennuyeux qu’ils donnent la nausée à quiconque s’y aventure… aventure, que ce verbe s’accorde mal avec un paysage de plaine… quelle aventure pourrait-on vivre dans ce genre d’endroit ? On ne peut même pas dire qu’on s’y promène tant la promenade est quelque chose d’agréable. La plaine ne peut être en aucune façon agréable. La plaine me fait penser à la guerre, avec des colonnes entières de soldats qui s’entre-tuent pour les idées que d’autres ont eues et qui empourprent la terre du sang inutilement vomi de leur corps salement sacrifié. La plaine est féconde comme une chienne malade qui se sait agonisante.

Ce n’était pas la mer puisque je n’y suis pas retournée depuis des années. Pourtant, si j’avais pu choisir, j’aurais préféré que ça se soit passé à la mer un jour de tempête. Parce qu’il n’y a rien de plus beau que la mer en colère. Pourquoi ne me suis-je pas donné le temps d’y retourner avant ?

Je ne pense pas que ça se soit produit à la montagne. J’évite d’y aller. La montagne est changeante, mais tous ces murs de roc et de neige m’ont toujours oppressée. Il me font penser à des gardiens de prison ou à des militaires en uniforme de neige, à des policiers staliniens déguisés en membre du Klu Klux Klan. Ces énormes masses de pierre et de neige paraissent toujours vouloir foncer sur moi pour m’écraser. Ça ne s’est donc pas passé à la montagne.

Alors, ça aurait pu se passer en Auvergne ou dans les Vosges, enfin dans un de ces paysages que Dieu a créés presque parfaits pour qu’on n’oublie pas qu’Il existe, mais que nous avons perdu le droit de connaître le paradis terrestre…

Oui, ça s’est peut-être passé en Auvergne… ou dans les Vosges… À moins que ça ne se soit produit ailleurs…

Mais forcément pas en ville. Ça non. Absolument impossible. Ou alors, il aurait fallu que je mesure moins de vingt centimètres. Je perds la mémoire à toute vitesse, un peu comme une purée liquide dans un entonnoir, ce qui est tout à fait logique ; je la perds plutôt lentement en regard à ce qu’on pourrait croire, à ce que je croyais, mais je suis presque certaine que je mesurais plus de vingt centimètres.

Je me promenais donc en m’émerveillant du paysage (c’est vraiment étrange que je ne me rappelle pas où j’étais, je sais que c’était en France. Il ne faut pas que je perde de l’énergie et du temps en cherchant à me rappeler où ça s’est passé exactement. Bon, disons en Auvergne. Ou bien dans les Vosges ? Ressaisis-toi !), puis, il y a eu cette odeur qui m’a fait penser à la Bernerie.

Alors, j’ai fermé les yeux, pour qu’ils n’empêchent pas mon nez de se souvenir… Ce fut la seule erreur que je commis ce jour-là.

J’ai bêtement glissé et je ne pouvais rien faire pour retenir mon corps… un peu comme si j’avais été happée par des sables mouvants ou par des marécages. Je ne connais que les marécages de la Sologne et je n’y suis allée qu’une fois. La Sologne, c’est la plaine et je hais la plaine. C’est étrange, il me semble que j’ai eu cette idée il n’y a pas si longtemps…

J’ai glissé, j’ai pensé que j’allais mourir et aussi surprenant que cela puisse paraître, cette idée m’était absolument désagréable.

Depuis toujours, j’avais eu envie de mourir, je m’offrais à cette mort, mais elle semblait toujours se refuser à moi. Alors, je déprimais. On dit que les dépressifs songent à la mort à cause de leur dépression, mais en ce qui me concerne, je déprimais parce que je ne pouvais pas mourir. Je me souviens très bien que la dernière pensée que j’avais en m’endormant pendant mon enfance et mon adolescence était « Mon Dieu, faites que je ne me réveille jamais, jamais. Jamais plus. » Et que la première pensée que j’avais le matin, était « Mon Dieu, pourquoi n’avez-Vous pas repris ma vie cette nuit ? Il faudra que je vive encore toute une journée ?« 

Pourtant, je n’étais pas spécialement malheureuse. Certes, il y avait bien des choses qui n’allaient pas, mais je n’étais pas malheureuse. Était-ce la curiosité qui me donnait tellement envie de mourir ? Même pas. Je n’ai jamais été spécialement curieuse.

Quand j’ai compris que la mort ne s’offrirait pas à moi tant que je serai passive, j’ai décidé de m’offrir à elle de façon active. Mais j’étais déjà adulte. Je ne croyais plus en Dieu. Je me refusais à y croire. Alors, j’ai décidé de prendre ma mort en main, à bras le corps. J’ai essayé à plusieurs reprises de me suicider. Je m’offrais la mort comme d’autres s’offrent des bijoux. Pour me remonter le moral.

J’ai essayé de mourir de plusieurs façons : avec des comprimés, en me coupant les veines, en me jetant sous les voitures, en me mettant un sac en plastique sur la tête, en cessant de m’alimenter… Mais à chaque fois, le corps médical me ramenait à la vie… Je haïssais cet acharnement que tous mettaient à me sauver. Alors que je pensais qu’ils m’empêchaient de me sauver.

A chaque fois, c’était la même chose, je me sentais bien, je flottais sur un nuage ou plutôt, je nageais dedans et quand j’étais sur point de connaître l’extase suprême, on me massait, on m’intubait, on me perfusait et cette saleté de vie rejaillissait en moi, insolente et impudique.

Il me fallait aller consulter des psychiatres, le dialogue tournait rapidement court :

– Pourquoi avez-vous fait ça ?

– Parce que je voulais mourir.

– Pourquoi vouliez-vous mourir ?

– Eh ben, justement, Docteur, je ne le sais pas. Vous allez sans doute me l’apprendre…

– Non, c’est à vous de le découvrir.

– Je croyais que ça vous intéressait, vous. Moi, je m’en fous. Je veux mourir et c’est tout. Au revoir, Docteur.

– …

Désormais, la mort était là, elle était palpable. Je n’ai jamais été capable de jouir du moment présent. Enfin… Je ne voulais pas mourir parce que trop de choses étaient survenues qui me donnaient la signification de la joie de vivre.

J’ai mis longtemps à m’habituer à l’idée du bonheur sur cette terre. Je m’interdisais d’être heureuse de ma vie depuis tant d’années, ce n’était pas une mince affaire que de s’habituer à vivre sans attendre autre chose de la vie que la vie. J’étais heureuse de vivre, quand je voyais mon sourire dans le miroir, je me sentais si bien…

Patatras, la chute, la mort. Je veux vivre. Je m’accroche à une racine. Était-ce une racine ou une branche ? Ou alors un bout de rocher ? C’est étrange comme les détails m’échappent… Il faut que je rassemble ce qui me reste de souvenirs et d’esprit et que je ne bute pas sur les détails. Ils sont inutiles maintenant.

Je m’accroche, mes mains sont pleines de boue et je glisse… J’ai toujours eu le vertige et j’ai peur de tomber. Je sais que si je tombe, je meurs. Je repense à cette phrase idiote lue sur les murs du métro alors que j’avais treize ans « Si tu tombes, c’est la chute et si tu chutes, c’est la tombe ». Elle m’avait fait rire à l’époque.

Mais là, je ne ris plus du tout. Je hurle, personne n’est là pour entendre mes cris. Je suis loin de tout.

Était-ce en Auvergne ou dans les Vosges ? Où étais-je donc ? J’étais partie me promener pendant que les autres faisaient la sieste… C’était donc bien l’été.

Mes doigts lâchaient prise, glissaient. J’étais perdue. Alors, je suis certaine que je ne voulais plus mourir, sinon, j’aurais pensé : « J’étais sauvée ».

Une femme est arrivée, elle m’a tendu la main, puis elle a commencé à me parler. Tout doucement, comme pour apprivoiser l’animal sauvage que je n’étais plus depuis longtemps. Sa main se faisait plus forte et la mienne ne glissait plus. Je lui ai parlé de moi pour ne plus penser au vide et à la chute qui m’aurait été fatale. Nous en étions conscientes. Je lui ai dit qui j’étais, je lui ai demandé de m’aider, elle m’a dit : « Bien sûr ». Il fallait qu’elle s’allonge pour avoir une meilleure prise, pour ne pas glisser à son tour. Elle m’a parlé d’elle pendant qu’elle s’allongeait, j’oubliais la chute, la mort, je l’écoutais…

Au bout de plusieurs minutes. Étaient-ce des minutes ou des heures ? Alors que j’étais presque arrivée sur la terre ferme. J’ai entendu une voix d’homme qui disait :

À table ! Chérie, tu viens manger ?

Elle a lâché ma main et la dernière image que j’ai vue avant de tomber était celle de cette femme qui ôtait les tâches de boue sur sa robe, puis, pendant que je chutais, je l’ai entendue chantonner. Alors, je l’ai imaginée, sautillant, insouciante et cruelle comme une enfant.

2ème contrainte

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